UN ROMAN-PHOTO RUSSE (1ère PARTIE: MOSCOU)

Posted on août 16, 2017

NATHALIE ET MOI

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– Moscou.
– Moscou??? (Alice sursaute, incrédule)
– Moscou.

MOSCOU, nom magique pour qui n’y a jamais mis les pieds et, je le sais maintenant, pour celui aussi qui les y a mis. Moscou qui a bercé de son bisyllabe mystérieux et glaçant la jeunesse des cinquantenaires, guerre froide, BRRRR!, Brrrrrejnev, Kremlin, my tailor is tovariche, Archipel du Goulag, Sakharov, Kasparov, Russkofs, Soviet Suprême, escalade nucléaire, dissuasion, John Le Carré, espion qui venait du froid, GLAGLA, gros bouton rouge, maison Russie, back in USSR, Nathalie.
Moscou, alors métonymie d’URSS (le président Nixon a sévèrement mis Moscou en garde), Moscou aujourd’hui métonymie de Fédération de Russie (la main de Moscou dans la culotte de Trump), Moscou, ville-État de 22 millions de km2, repoussoir autant que fantasme, la capitale que jamais nous ne connaitrions et vouée par conséquent à demeurer ad vitam mythologique et tragique.

Tant mieux, on est tellement bien à Paris, pas vrai?

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Le Musée Central des Forces Armées, un petit air de guerre froide

Eh bien non, en 1989, patatras! Le mur érigé en une nuit 28 ans plus tôt est abattu en un jour.
Près de 28 ans plus tard, je me décide enfin à faire ma demande de visas pour la Russie – nous serons deux car mon fils, qui en a d’ailleurs une imagerie bien différente, m’accompagne.
Forcément, je mets Saint-Pétersbourg au programme quoiqu’elle me fasse a priori moins vibrer que Moscou – est-ce parce que les présidents américains n’ont jamais menacé la Venise du Nord? Est-ce parce qu’on n’évoque jamais l’œil de Saint-Pétersbourg? Sont-ce ces photos propres sur elles d’une ville symétrique, d’une ville de géomètres, bâtie ex nihilo sur les marais formés par la Neva et la Baltique, pour des esthètes par un esthète (Pierre 1er le Grand, Пётр Великий), et à laquelle les bolchéviques de 1917 ne touchèrent pas en dépit du tsarisme absolu, certes éclairé et francophile, qu’elle incarnait?
Mystère.
Saint-Pétersbourg m’attire comme une ville-musée attire le touriste étranger qui a acheté son Pass Culture en ligne (Amsterdam, Venise, Istanbul, Saint-Pétersbourg, Paris): sans enthousiasme exagéré, en toute bonne conscience du voyageur curieux et intellectuellement bien élevé.

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Entre le Kremlin et la Place Rouge

Deux semaines plus tôt encore, j’envisageais pourtant d’aller en Floride, projet d’autant plus farfelu que je regarde cette destination, ainsi que les vieilles tiges républicaines qui s’y morfondent, comme absolument sans intérêt. Mais une Harley-Davidson me faisait de l’œil pour nous transporter d’ile en île de Miami à Key West via Key Largo. Il paraît qu’on roule sur l’eau d’une Key à l’autre.
Pourquoi pas (m’étais-je dit avec une candeur confondante)?
Et puis, Key Largo ce n’est peut-être pas Moscou mais c’est un autre nom magique. Film de John Huston (1948) avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, couple mythique à l’écran et à la ville et blabla. L’histoire est un huis clos entre des bandits faux-monnayeurs et Bogie, qui rapplique dans un hôtel dont la belle-fille du proprio est Lauren Bacall. Sacré coup de bol car, personnellement, quand je débarque dans un gîte charentais à plus d’heure, trempé comme une soupe après 600 bornes de moto sous la flotte, la belle-fille du proprio, quand il en a une (ce qui n’est jamais certain), ressemble rarement à Lauren Bacall.

The Seven Mile Bridge looking north towards Marathon, Florida February 22, 2011. The Seven Mile Bridge connects Knight's Key (part of the city of Marathon, Florida) in the Middle Keys to Little Duck Key in the Lower Keys. Among the longest bridges in existence when it was built, it is one of the many bridges on US 1 in the Keys, where the road is called the Overseas Highway. AFP PHOTO/Karen BLEIER (Photo credit should read KAREN BLEIER/AFP/Getty Images)

Un rapide tour d’horizon sur le Net des Keys (West, Largo et dépendances) me convainquit illico que 1948 était déjà bien loin et, pour une raison inexplicable, les autoroutes à 4 voies enjambant l’océan, les Mariott’s de 1500 chambres, les paquebots géants amarrés par paire aux digues de béton et les sacrifices à consentir pour avoir le privilège d’en être me conduisirent sagement à revoir mes plans.

Cap sur Moscou, donc.

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– Moscou.
– Moscou???
– Moscou.
– Ça alors!

(mon amie Alice est toujours prompte à s’exalter pour chacune de mes destinations plus ou moins exotiques qu’elle voit comme autant d’aventures extravagantes où je risque ma vie à chaque coin de rue. Elle est restée figée dans un XX° siècle paisible où un voyage à l’étranger est l’événement d’une vie et elle ignore qu’on rejoint Moscou en moins de 3 heures, qu’on y roule en Porsche Cayenne et qu’on bouffe au KFC).

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Le Bar BQ Café, ouvert 24/24, qui fut notre QG à Moscou, à deux pas de la Place Rouge, du Kremlin et de l’Hôtel Metropol – surprise: on y mange très bien

Nous arrivons à Moscou sous la neige et par – 10°. Il n’est que 16h mais il fait déjà nuit.

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Je change des euros pour des roubles à l’aéroport. Erreur, j’obtiendrai ensuite presque le double en ville. A la sortie, deux types arborent chacun un panneau flanqué de notre nom. J’ai dû faire une connerie et retenir deux taxis mais ça fait chic ces deux bagnoles qui nous attendent.
Je jauge les chauffeurs: la même mine fermée, la même absence de sourire de celui qui préférerait mille fois se trouver ailleurs avec une jolie fille que dans cet aérogare sinistre à attendre des inconnus débarquant de l’Ouest. Je choisis celui qui fait le moins la gueule – ce qui est parfaitement inexact puisqu’il fait la gueule jusqu’à l’Hôtel Metropol où, sous prétexte de ne pas avoir de monnaie, il me soutire 200 roubles de plus. C’est un vieux truc que je connais pourtant par cœur: quand on arrive et qu’on vient de changer de l’argent, on n’a que des grosses coupures sur soi et le chauffeur prétend toujours qu’il n’a pas de monnaie. Bon, d’accord, 200 roubles ne font que 3 euros mais, sur le coup, ça fait 200 roubles (ce qui reste cependant très raisonnable comparé à un déca-noisette en terrasse à Saint-Germain).

L’Hôtel Metropol, Art Nouveau, emblématique, central, m’a été suggéré par quelques amis qui l’ont fréquenté ainsi que par les hordes thuriféraires de tripadvisor.

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Pas de doute, c’est magnifique. Le hall et les parties communes sont gigantesques, le marbre court du sol au plafond, encadrant des vitraux 1900 aux figures champêtres sertis de circonlocutions en fer forgé et, en ouvrant la porte de la chambre, je me prépare à y découvrir Lauren Bacall en train de fumer sa Craven A dans une baignoire à pattes d’aigle.
J’avoue que je ne vois cependant nulle trace de la star de Key Largo dans notre Superior twin with City view. Laquelle, il est vrai, ne ressemble qu’imparfaitement aux chambres pastel exhibées sur le site de l’hôtel mais fait plutôt dans le style soviétique post-moderne, c’est-à-dire écran plat SAMSUNG sur 50 nuances de vert camouflage (papier-peint et moquette). En revanche, la promesse d’une city view est tenue et depuis les fenêtres soudées à triple-vitrage, on jouit (le terme n’est pas trop fort) d’un panorama imprenable sur les bouchons moscovites. En montant sur la chaise, on peut même apercevoir le Bolchoï par beau temps.
La vie est belle.

Je dois ajouter que les lieux sont rigoureusement déserts quelle que soit l’heure à laquelle nous partons ou rentrons. Est-ce son gigantisme même qui fait qu’il est improbable de croiser quiconque dans cet hôtel, est-ce la période glaciaire qui décourage le touriste? Toujours est-il que nous fiant au GPS pour ne pas nous égarer le long des kilomètres de couloirs vides, nous nous attendons sans cesse à voir surgir à l’angle la petite auto à pédales de Shining dans son geyser d’hémoglobine.

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Dans l’excellentissime GÉRARD, cinq années dans les pattes de DEPARDIEU de Mathieu Sapin (Ed.Dargaud), nous apprenons que Gégé, quand il est à Moscou, ne descend qu’au Metropol où la même suite lui est toujours réservée (ce qui est bien le moins).
Si j’en crois le dessin de la chambre réalisé par l’artiste, sa city view surpasse de très loin la nôtre, aucun obstacle ne venant obstruer la vue intangible sur le Bolchoï:

GG2© Éditions Dargaud

 

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Ce que voit Depardieu depuis sa suite du Metropol quand c’est Noël et qu’il ne tourne pas le dos à la fenêtre (et qu’il est au Metropol)

Mais quant aux parties communes accessibles au vulgus pecum, l’auteur partage manifestement avec nous un certain sentiment de solitude:

GG1© Éditions Dargaud

Le lendemain, nous (sans Gégé) allons dîner au Café Pouchkine (Кафе Пушкинъ) immortalisé par Gigi (Bécaud) dans l’incunable Nathalie:

Je pensais déjà
Qu’après le tombeau de Lénine
On irait au café Pouchkine
Boire un chocolat

C’est un endroit délicieux et raffiné, féérique le soir et encore plus à Noël, établi dans un hôtel particulier du XVII° siècle.

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Pour y dîner tout en évitant l’aspect gastro étoilé et archi-guindé de la salle Bibliothèque, nous optons pour la salle Pharmacie, un petit bijou romantique avec une carte simple de plats russes excellents – le bœuf Stroganoff (ou Stroganov) est parfait et les vitrines à gâteaux évoquent un rêve de gosse enfermé la nuit dans une pâtisserie.

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Mais le plus incroyable de l’histoire tient à l’histoire elle-même: à l’époque de la chanson de Bécaud en 1964, il n’y avait pas à Moscou de Café Pouchkine. C’est une pure invention du chanteur et de son parolier (Pierre Delanoë), manière de faire rimer le tombeau de Lénine avec quelque chose de convenable. Le succès planétaire de Nathalie eut alors deux conséquences: des milliers de petites filles furent prénommées Nathalie à travers le monde et des milliers de touristes errèrent sans fin dans Moscou à la recherche d’un Café Pouchkine qui n’existait pas.
Ce n’est finalement qu’en 1999 qu’un petit malin l’a ouvert sous ce nom en cultivant adroitement l’ambigüité de son ancienneté réelle.

Cette anecdote n’est pas sans analogie avec la chanson d’Aznavour Comme ils disent où l’auteur cherchait le nom d’une rue parisienne qui finisse en ‘ate’ pour la faire rimer avec chatte, ce qui est une noble ambition. Aussi dégotta t-il la rue Sarasate, la seule et unique de Paris ayant les qualités requises. Mais il fit savoir que n’eût-elle existé, il eût sur-le-champ inventé une rue Socrate et que nul ne s’en serait aperçu. C’est sans doute vrai, et quant à moi qui ai habité autrefois un logement rue Boucicaut dont les fenêtres ouvraient sur la rue Sarasate, je dis qu’il est urgent de donner une rue au plus grand des philosophes plutôt qu’à un obscur violoniste espagnol, quand bien même se prénommerait-il Pablo:

J’habite seul avec maman
Dans un très vieil appartement
Rue Sarasate
J’ai pour me tenir compagnie
Une tortue, deux canaris
Et une chatte

Mais revenons à Alexandre Pouchkine, le plus grand des écrivains, le plus grand des poètes: à l’extérieur du café éponyme, c’est toujours Noël, c’est féérique, c’est Broadway-on-Ice et des petits couples emmitouflés se font amoureusement des selfies sous les LED multicolores.
La vie est belle.

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Boulevard Tverskoi, la promenade qui longe le Café Pouchkine

Ça se gâte un peu quand nous décidons de rentrer au Metropol pour coller une bise à Gégé ou, à défaut, aller nous coucher dans notre chambre avec vue sur rien mais chauffée (au-dehors, le thermomètre plafonne en effet à – 15° et nos chaussures, réputées pour procurer bien-être et confort jusqu’à – 40°, ont apparemment abdiqué).
Ce qui est formidable ici, c’est qu’il suffit de se poster à n’importe quel carrefour et de lever le bras pour qu’un taxi s’arrête aussitôt.
Sauf que ce n’est pas un taxi.
C’est seulement un type avec une bagnole (pourrie), qui n’est généralement même pas russe, dont il ne parle pas la langue et qui ne connaît pas la ville. Quant à communiquer en anglais, inutile de rêver puisqu’il ignore jusqu’à l’existence du mot ‘Hello’.
Je ne sens pas du tout ce mec mais c’est trop tard, nous sommes déjà assis dans son épave dont les deux éléments les plus remarquables sont le volant en peau de bouc du Caucase et le dernier tube ouzbek à 200 dB.
Il essaie de me brancher avec une suite de borborygmes vaguement russophones tout en m’envoyant des clins d’œil dans le rétro pour me témoigner l’amitié sincère et désintéressée qu’il nourrit déjà à notre endroit. Mais ce qui me rassure encore moins est qu’il ne sait strictement rien de l’Hôtel Metropol ni de sa localisation bien que nous nous trouvions en plein centre, dans la zone la plus touristique de la ville. Il entreprend alors de consulter une carte que je soupçonne être celle de Tachkent tout en slalomant dans le trafic à pieds joints sur l’accélérateur.
Mais Dieu nous donne une nouvelle preuve de son existence car j’aperçois par hasard un bout de décor qui m’est familier; le Metropol, tel un phare dans la tempête, vient de m’apparaître dans le lointain et je le pointe d’un doigt ferme en invoquant le sésame:
– Metropol, Metropol…!
Nous en étions en fait à moins d’un kilomètre.
Cependant, ça se sur-gâte quand l’énergumène prétend me réclamer 2000 roubles en récompense des 850 mètres d’anthologie automobile qu’il vient de nous prodiguer. L’après-midi même, nous avions traversé toute la ville jusqu’à Gorki Park en taxi, un vrai celui-là, pour 1000 roubles et 2 heures de trajet. Comme je refuse tout net dans un langage corporel international, l’affaire s’échauffe et se poursuit sur le trottoir où le natif de la République libre et sans entraves d’Ouzbékistan (il ressemble un peu à José Garcia dans Le Mac) déplie ses 190 centimètres qu’il me colle sous le nez pour me faire revenir à de meilleures dispositions. N’obtenant pas le succès escompté, il prend à témoin le portier de l’hôtel qui non seulement ne parle pas ouzbek mais a l’air de se foutre de notre querelle comme de sa première matriochka. Finalement, je largue 500 roubles au petit voyou qui paraît s’en satisfaire et réintègre son tas de boue non sans me vouer, moi et toute ma famille jusqu’à la centième génération, aux gémonies les moins enviables.

La conclusion est tellement simple qu’elle est double: ne prendre à Moscou que des vrais taxis avec compteur et préférer surtout le métro qui est non seulement rapide mais beau (c’est même une attraction touristique avec changement à la station Châtelet locale sans supplément).

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Le lendemain, les sensations du Café Pouchkine doivent être encore vivaces car je suis incapable de me débarrasser de Nathalie. La minette moscovite ne me lâche pas. Un vrai pot de colle. Elle, son chocolat et le tombeau de Lénine.
C’est fou ce qu’une chanson bien calibrée peut s’instiller dans les esprits les plus faibles: à vrai dire, quelles que soient l’heure ou l’humeur, je me suis révélé incapable de fouler le pavé de la Place Rouge, c’est-à-dire plusieurs fois par jour car il nous faut presque toujours l’emprunter pour rejoindre l’hôtel, sans qu’une force absolument irrépressible me contraigne à fredonner:

La place Rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom, mon guide
Nathalie

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Le 45T dans sa pochette italienne

Très bien, puisqu’on ne peut pas se débarrasser de Nathalie, faisons au moins un sort au Tombeau de Lénine: il neigeait ce jour-là, la Place Rouge était donc blanche et devant moi marchaient de parfaits inconnus. Aussi me suis-je arrêté devant un groupe d’enfants (tandis que le mien en écrasait à l’hôtel) qui concluaient leur virée scolaire dans la capitale russe par la visite réglementaire au sépulcre du grand homme.

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En avant, les moujiks!

On ne peut pas dire en effet que les Russes – sauf peut-être les plus jeunes d’entre eux – aient renoncé en quoi que ce soit à leurs figures même les moins aimables d’un passé hégémonique ni au fantasme de la Grande Russie qu’incarne parfaitement Poutine à leurs yeux.

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Staline soi-même, montré avec l’allure bonhomme d’un bon père de famille, est en vente un peu partout sous les formes les plus diverses et les plus inattendues: magnets, foulards, fanions, mugs, pin’s etc. (ce n’est cependant pas le cas de l’étendard ci-dessus, exposé au Musée Central des Forces Armées, et qui appartient à l’Histoire).
Tandis que non loin de la Place Rouge, Place de la Révolution comme il se doit, Karl Marx fait de son mieux pour rester stoïque (sic) et ne pas se retourner dans son buste.

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A propos de Poutine, vint bien entendu le jour de visite au Kremlin qui jouxte la Place Rouge (je précise qu’entrer au Kremlin, c’est-à-dire quitter la Place Rouge, ne signifie pas automatiquement être débarrassé de Nathalie, un délai substantiel peut s’avérer nécessaire – répit très temporaire puisqu’il me faudra tôt ou tard retraverser la Place Rouge où m’attend impavide la jolie guide).

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Le Kremlin concentre les 3 pouvoirs: politique, militaire et religieux

Si on n’accède pas au centre du pouvoir russe comme dans un moulin, une fois qu’on y est, la présence policière est paradoxalement moins visible qu’en ville où elle se voit partout et tout le temps. Il y a évidemment la menace terroriste mais il y a aussi l’indécrottable atavisme chevillé à l’âme russe de la méfiance, de la surveillance et de la dénonciation; j’en ai fait la désagréable expérience à Saint-Pétersbourg pour une broutille dont on pourra lire le récit par le menu dans la 2nde partie de cet article (à paraître).
Mais encore davantage que l’ancienne capitale impériale, Moscou est une ville paranoïaque depuis les années 1920 lorsqu’elle est devenue elle-même capitale après la révolution russe, paranoïa que la guerre froide a ensuite élevée au rang de vertu patriotique obligatoire. Flics et militaires sont donc omniprésents quoique le plus troublant est la proportion de civils (ou d’agents du FSB* en civil) traînant sans raison apparente dans les halls d’hôtels, sur les trottoirs face aux restaurants et grands magasins, dans le métro, et plus généralement dans tout l’espace public. Quand on prend ses habitudes plusieurs jours d’affilée dans le même café, on les retrouve postés à l’endroit où on les avait laissés la veille et l’avant-veille, vêtus de la même façon, avec la même conscience professionnelle dans ce qu’il est convenu d’appeler le zèle de l’inaction et le même regard qui semble ne jamais se poser nulle part.

* Le FSB est le service qui a remplacé le KGB en 1991

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Pour autant, je ne voudrais pas qu’on pense que Moscou est une ville déplaisante car c’est exactement le contraire. On s’y sent d’abord en sécurité et la géopolitique récente étant ce qu’elle est, on ne s’en plaint pas, en particulier quand on voyage avec la prunelle de ses yeux (mon fils). Mais elle est devenue surtout une grande capitale européenne dont la jeunesse est partout – et qui s’efforce, certes lentement et laborieusement – de se débarrasser de ses oripeaux datant de l’ère soviétique. En tout cas, son cœur bat, un cœur de jeune homme aux antipodes de celui de Saint-Pétersbourg dont j’ai été bien en peine de sentir les pulsations sous l’élégant mais poussiéreux velours impérial.

Moscou est aussi une ville d’oligarques. On peut d’autant moins les manquer qu’ils étalent ce qu’ils sont avec une arrogance proportionnelle à leur degré d’intimité du Président. Ils roulent généralement en Bentley GT décapotable, Ferrari, Lamborghini, Hummer, Aston Martin et j’en passe. Toutes les trente secondes (en moyenne), on entend rugir au près ou au loin les moteurs de 500 chevaux laissant au démarrage la moitié des pneus sur le bitume; le phénomène est particulièrement aigu dans les avenues interminables du centre où ils peuvent taper le 250 pendant plusieurs kilomètres – ou monter à 10.000 tours/min entre 2 feux rouges distants de 50 mètres.
Il est évidemment hors de question de les contrarier et les flics à leur passage ne lèvent pas le moindre sourcil – la casquette plutôt. Pourtant, l’un d’eux m’a sèchement rappelé à l’ordre à l’extérieur de la gare de Moscou car je fumais ma clope trop loin du cendrier réglementaire. Comme c’est sans doute le genre de petites vexations ordinaires que subit quotidiennement le Moscovite lambda, je me dis que c’est pas gagné. Ou en d’autres termes que si la jeunesse russe instruite ne triomphe pas tôt ou tard de cette classe dirigeante richissime et corrompue, oui, c’est hélas probablement foutu.

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Le sublime et romantique Gorki Park

Où en étais-je, nom d’une pipe? Ah, le Kremlin! Pour la symbolique, c’est très bien – imaginez la force des sentiments contradictoires qu’il suscite chez un enfant de la guerre froide comme moi -, mais pour le tourisme, on repassera. Aussi, je n’évoque cette matinée en les murs de la forteresse qu’à cause de l’événement bouleversant que nous y avons vécu.
J’avais préféré y aller à l’ouverture pour éviter les files décourageantes que je voyais se former dans la journée à l’entrée (les contrôles sont très longs) et nous étions à tout casser une dizaine de touristes à arpenter, de surcroît sous une bruine matutinale maussade, la gigantesque esplanade à côté de laquelle la Place de la Concorde fait figure de préau d’école primaire.
Tout à-coup, apparaissent dans le ciel deux hélicoptères russes de transport de troupes qui se mettent en approche dans un vacarme assourdissant pour se poser en contrebas. Je m’apprête aussitôt à immortaliser les deux insectes, spectaculaires dans leur livrée blanche sur fond de Kremlin, quand un militaire me signifie, avec une gestuelle d’autant moins équivoque qu’elle est ponctuée de son fusil d’assaut que, pour la photo, c’est Niet.
D’ailleurs, la consigne est claire: à partir de maintenant, plus bouger un orteil sinon poum-poum, ok?
Ok.
Ça dure, ça dure.
Et ça caille.
Mais plus bouger, c’est la consigne. A l’horizon, la dizaine de touristes est figée, comme nous, dans une immobilité marmoréenne.
Le silence, après les hélicos, est surnaturel.
Parfois, je prends discrètement une grande goulée d’air, ma pomme d’Adam fait un aller-retour dans un ‘gloups’ qui n’échappe cependant pas à l’œil sévère du militaire.
Enfin, un convoi apparaît à l’horizon: 10 Mercedes Classe G noires (le 4×4 hyper luxe de la marque), aux vitres opaques, s’engagent sur l’esplanade et se dirigent vers nous pied au plancher.
Le convoi passe dans un souffle mais, aussi éphémère que soit l’apparition, le militaire, évidemment informé de qui se trouve à bord, se raidit encore plus et, je le vois bien, il retient lui aussi sa respiration, le regard droit devant lui rivé à la très noble et très orgueilleuse ligne bleue de la Fédération de Russie.
La seconde d’après, tout est fini. Le bâtiment officiel qui abrite le bureau de Poutine a englouti les 4×4, la Place du Kremlin est vide. La tension retombe, les épaules du militaire aussi. Je m’approche de lui et, pointant d’un doigt la direction dans laquelle vient de se volatiliser le convoi, je m’enhardis à lui demander:
– Prezidente?
Avec un air pénétré, soumis et fier à la fois, il me répond en hochant gravement la tête et en fermant à demi les paupières:
– Da.

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Le Grand Magasin GOUM

Depuis que nous sommes devenus intimes avec Poutine, nous constatons des changements tangibles dans le traitement qui nous est réservé. Le lendemain soir en effet, un vrai taxi moscovite nous emmène du Metropol à la gare et non seulement le chauffeur sort lui-même nos valises du coffre mais il n’essaie même pas de nous arnaquer sur le prix de la course.
Des signes qui ne trompent pas.
Comme nous sommes en avance, je fume une cigarette avant d’affronter la palanquée de contrôles qui nous attend dans la gare pour pouvoir monter à bord de La Flèche Rouge (Красная Стрела), le train mythique qui relie Moscou à Saint-Pétersbourg. C’est alors que ce flic vient me houspiller au prétexte que je me suis trop éloigné du cendrier qui délimite, par un cercle invisible d’un rayon approximatif de 1,63 mètres, la zone fumeur légale.
Qui est ce type et ignore t-il qui je suis depuis hier?
Ignore t-il que la veille encore je me trouvais au Kremlin en compagnie du Président? Sait-il que d’un seul coup de fil, je peux briser sa carrière déjà peu reluisante de petit fonctionnaire, ou pire, l’expédier sur le front ukrainien? Je décide néanmoins d’être magnanime et de l’épargner. A vrai dire, je me fais une joie de cette nuit ferroviaire à travers la steppe russe jusqu’aux bords de la Baltique et ne me sens nullement l’âme belliqueuse.
Mais qu’il n’y revienne pas.

Après plusieurs contrôles, nous montons enfin dans le train qui a un petit air d’Orient-Express sauce Soviet – il a été mis en service en 1931 et, sauf le WiFi (qui évidemment ne fonctionne pas), il a très peu changé depuis; il lui faut d’ailleurs plus de 8 heures pour accomplir les 650 kms de trajet. Nous sommes peu nombreux à bord, tous des touristes de l’Ouest, avec une hôtesse pour s’occuper de nous qui vient s’enquérir de nos préférences pour le petit-déjeuner.

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Un coup de sifflet retentit (à la russe, aussi comptez environ 40 coups de sifflet de 10 secondes chacun), le train s’ébroue puis commence à glisser lentement le long du quai. Nous ne reverrons pas Moscou cette fois-ci puisque nous reprenons l’avion directement de Saint-Pétersbourg pour rentrer à Paris.
Nous sommes collés à la vitre comme deux gosses devant un magasin de jouets.
Chouette, il recommence à neiger…
De mon côté, une chose nouvelle s’est produite, j’éprouve une sorte de profond soulagement mais dont je n’arrive pas clairement à identifier la cause.

Quand brusquement, la lumière se fait dans mon for intérieur: Nathalie m’est sortie de la tête.
La vie est belle.

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En marge de cette revue, les lecteurs pourront voir d’autres photos de ma Russie dans les différentes catégories de l’onglet ‘WORKS’ de ce site (publication en septembre).
Ils pourront aussi, si ce n’est déjà fait, lire deux livres d’une grande puissance (des récits plus que des romans, quoique…) qui ont pour cadre Moscou et la Russie:
Un Roman russe – dont je m’inspire évidemment, en forme d’hommage à l’auteur, pour le titre de cet article
Limonov
L’un et l’autre sont du même Emmanuel Carrère qui n’est pas seulement un grand écrivain, il est aussi tombé dans la marmite russe quand il était petit.

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PROCHAINEMENT

Ne manquez pas la 2nde partie de ce diptyque passionnant, modestement intitulée:

SAINT-PÉTERSBOURG: PIERRE 1er et MOI

 

 

2 Responses

  1. Indira
    23 août 2017

    Bravo l,ami pour ce voyage partagé chez les Russkov, les haltes photographiques sont sublimes.

    Bisous
    Indira

    Reply
  2. Doc
    17 août 2017

    Comme d’hab, j’adore. Vivement la seconde partie ! Qui sont les délateurs Saint Pétersbourgeois ?

    Reply

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